book4.gif (12640 bytes)

Notes de Paulete Leger (Mme Sommaruga)

bar_elegent_blu.gif (11170 bytes)

             

Ces notes ont été écrites en août 1944 pendant la captivité de son fils Claude en Allemagne, à sa demande.  Elles décrivent les souvenirs de son enfance.

Je suis née le 16 mars 1886 à la Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, Antilles françaises d'Amérique.  Ma naissance fut suivie d'une grave maladie de ma mère, une de ces fièvres bîlieuses si fréquentes aux Antilles et qui mit en péril ses jours et les miens.  ma grand'mère, notre chère Bonne Maman, m'emmena à la campagne sur une propriété du Bois Debout et me sauva en me nourrissant d'un bon lait de vache,

Je pense que ce sont ces circonstances qui expliquent le retard de mon baptême officiel qui n'eu lieu qu'en juillet 1886 à la Paroisse de Saint Pierre et Saint Paul à la Pointe-à-Pitre.

J'étais la seconde des quatre enfants que mes parents eurent en cinq ans de mariage.  Ma petite enfance fut délicate.  Chaque soir après le dîner, je me blotissais dans les bras de mon père qui, se balançant dans une de ces grands fauteuils appelés "berceuse", très en usage aux Antilles à cause de la chaleur, chantonnait pour m'endormir.  Il me remettait ensuite doucement entre les bras de Georgina, notre bonne négresse si dévouée, qui m'emportait dans mon petit lit.  Mon père, commençant par le plus jeune des enfants, nous endormait chaque soir tous les quatre, les uns après les autres, avec la même tendresse et patience.  Que nous étions heureux ainsi sur son coeur et dans ses bras protecteurs.  N'avons nous pas fait là, tous les quatre, nos plus beaux rêves d'enfants ?

A l'age de quatre ans on me mit à l'école avec ma soeur Eliane et mon frère Alexis, chez Mademoiselle Elodie Lange, aidée de Mademoiselle Aline Toulmé, tenant la meilleure école privée de la ville.  Ma famille était l'une des plus distinguées et honorables du pays.  Mes grands parents du côté Leger, pour la plupart magistrats, avocats, notaires, étaient originaires de Paris.  A la Révolution française beaucoup de nobles avaient émigré aux Antilles où les avaient précédés bien des cadets de famille.  L'Ile était florissante.  On y retrouve encore aujourd'hui les plus grands noms de France.

Mon grand père Alexis Léger était notaire à la Pointe-à-Pitre.  Il avait épousé Augusta de Caille dont la mère était de la famille des Comtes de Leyritz (un oncle de ma grand'mère était le général De Leyritz qui mourut à la guerre de 1870.  Avant de partir, il avait confié sa femme à mon père, alors jeune étudiant en Droit à Paris qui, durant cette période troublée s'était réfugié auprès d'eux au Château de la Chaumette près de Tours.  L'épée de l'oncle de Leyritz fut ensuite donnée en souvenir à mon père et mon frère Alexis l'avait au dessus de son lit.

Mes grands parents Leger eurent trois enfants : deux filles, Louise et Stéphanie et un fils Amédée qui fut mon père.

Du côté de ma mère, la famille d'Ormoy était originaire de la Bourgogne.  L'un de ses membres crut prudent pendant la Révolution, de supprimer la particule du nom qui ne fut pas reprise dans la suite.

Mon grand père Paul Dormoy épousa Anette Le Dentu, fille de Charles Le Dentu dont la famille était native de Normandie.  Celui-ci était une notoriété de la ville de Basse-Terre où il fut Maire et Conseiller Général.  Il avait épousé Clelia Pedemonte.  le père de celle-ci, Emilio Pedemonte, était un riche armateur de Gênes.   Voulant faire le tour du Monde à son fils, il l'embarqua sur un de ces voiliers.  Mais arrivé à la Guadeloupe, le jeune italien fut si emerveillé de la beauté de cette île qu'il décida d'y séjourner et ne la quitta plus.

Mes grands parents Dormoy eurent onze enfants dont l'ainée, Renée, fut ma mère.

Durant l'année nous allions souvent le jeudi et le dimanche à l'ilet à Feuilles où nous passions aussi de délicieuses vacances de Pâques.  Cet ilot qui appartenait à la famille Leger fait partie du petit archipel qui entoure si pittoresquement la belle rade de Pointe-à-Pitre.  "Feuilles" se trouva à une de demi-heure de canot à voile de la Pointe-à-Pitre.  Une grande maison coloniale sur une élévation dominant l'ilet, nous accueillait patriarcalement.  Le panorama était enchanteur.  D'un côté la Rade, le Port, la Ville de la Pointe-à-Pitre; de l'autre toute la chaîne des montagnes de l'île de la Guadeloupe dominées par le volcan de la Soufrière.

Grâce à un puissant télescope installé sur la galerie de la maison, nous nous amusions à suivre les mouvements du Port.  Celui-ci était très fréquenté par des voiliers et vapeurs de toutes les nationalités et particulièrement animé pour l'arrivée des grands transatlantiques venant de France.  Le bon nègre Mazout, gardien de la propriété et son Canotier nous premenait en barque et nous laissait participer à ses pêches d'huîtres et de poissons autour de l'ilet.

Durant les grandes vacances nous allions d'abord au Bois Debout, propriété que la famille Dormoy possédait à la capesterre avec de vastes savanes, des troupeaux, des champs de cannes à sucre et des plantations de bananes.  La grande maison de bois, à la galerie couverte, avait vue sur la Mer des Antilles où se profilaient au loin les îles de Marie Galante et de Désirade.  Sur la propriété se trouvait une usine pour la fabrication du sucre et la distillation d'un Rhum très renommé.  Les "travailleurs" étaient nombreux, composés en partie de nègres et d'indiens qui logeaient dans des maisonnettes en terre battue recouvertes de chaumes formant un vrai village à l'écart.  ma grand'mère Dormoy, très pieuse et bonne pour tous, enseignait le catéchisme à ses dépendants et en baptisa plus d'un au lit de mort.

Nous allions ensuite terminer les grandes vacances à La Jospéphine que la famille Le dentu possédait au Matouba en héritage de la grand'mère Clélia Pédémonte et qui se trouvait à la montagne dans un site de luxuriante végétation, au pied du volcan de la Soufrière.  On y cultivait surtout le café qui, après avoir été égrainé à l'aide de machines en bois, mues par un grand moulin à eau sur la propriété, était séché au grand soleil sur d'immenses terrasses et ensuite trié et conservé dans de vastes hangars appelés "Boucans".  Nous nous amusions beaucoup à suivre cette belle récolte.  La grande maison de bois large et basse était conditionnée pour résister aux cyclones souvent effroyables et assez fréquents durant la saison dite d'hivernage (correspondant à notre fin d'été européen).  Devant elle s'ouvrait une vaste esplanade entourée d'un parc planté de palmiers, de manguiers, de goyaviers, de bananiers, etc... tandis que de l'autre coté, un jardin étagé à l'italienne présentait de beaux exemplaires de plantes exotiques et de rares spécimens européens acclimatés.

Au dernier étage du jardin, un cimetière de famille contenait de chères tombes toujours fleuries.  Pour la fête de la Toussaint, nous nous plaisions à aider Amis Zouze, la vieille cousine qui venait tout exprès pour cela chaque année de la Basse-Terre à faire les nombreuses couronnes de ciprès et de fleurs qui ornaient ces tombes et à les illuminer le soir.  En un coin du parc s'élevait, adossé à un acajou séculaire, une grande statue de la Sainte Vierge, formant un petit oratoire.  Chaque jour, à dix heures du matin et à six heures du soir, au son d'une cloche, ma grand'mère Dormoy se rendait, entourée de ses nombreux enfants et petits enfants, ainsi que ses domestiques et même de ses invités s'il y en avait, devant cette statue.  Et là, l'ombre des grands arbres tropicaux, parmi de merveilleuses fleurs exotiques et le scintillement des oiseaux-mouches et des papillons multicolores, les femmes et les enfants agenouillés et les hommes debout, dans un grand recueillement, ma grand'mère récitait les prières du matin et du soir.  Comme j'aimais cela !

Mes grands parents avaient tous connu l'esclavage mais ils avaient toujours été si bons pour leurs travailleurs nègres que ceux-ci, en apprenant qu'ils étaient devenus libres lors de l'abolition de l'esclavage en 1848, se jetèrent à leurs pieds en les suppliant de les garder auprès d'eux comme auparavant.  cependant une infranchissable distance sépara toujours la race blanche des seigneurs de France de la race noire des anciens esclaves.  A l'origine, on avait fait venir ceux-ci de l'Afrique - particulièrement du Sénégal et de la Guinée - pour y travailler cette riche terre des Antilles.  Plus tard, les nègres étant encore insuffisants, l'on fit venir des Indiens de Calcutta qui s'y acclimatèrent très bien tandis qu'il fallut rapatrier les Anamîtes et les Japonais dont l'essai fut désastreux.  Aujourd'hui encore les indiens sont les meilleurs travailleurs du pays.

La révolution de 1848 en France eut sa répercussion aux Antilles.  Victor Hugues fut le promoteur de la révolte à la Guadeloupe.  Un soir, rencontrant dans la rue mon bisaieul De Caille dont la demeure se trouvait aux environs de la Pointe-à-Pitre, sur une colline qui porte encore aujourd'hui le nom de "Morne à Caille" il lui dit : "Citoyen de Caille, tu as encore la tête sur tes épaules ?  Ce ne sera pas pour longtemps".  Mon grand père rentra aussitôt chez lui et la même nuit, après avoir enfoui en terre une bonne part de ses richesses et affrété une goëlette, il s'embarqua avec toute sa famille pour une île lointaine.  Lorsque le calme fut revenu aux Antilles, il rentra de nouveau à la Pointe-à-Pitre avec les siens et retrouva sa maison du "Morne à Caille".  Mais durant la nuit, lorsqu'il ouvrit la cachette où il avait enterré son trésor, il eut la surprise très désagréable de la trouver déjà vidée...!!!

Ce fut au Matouba, à la fin des vacances de 1893, que ma petite soeur Solange est née, à la suite d'une émotion causée involontairement par une négresse, faillit mourir des suites de ses couches.  Aussi fallut-il, en juin 1894, l'envoyer en France pour être soignée.  Ma soeur Eliane et moi l'accompagnèrent dans ce voyage.  Le mois suivant mourut à la Pointe-à-Pitre ma petite soeur Solange agée de huit mois, emportée en 24 heures par un accès de fièvre paludéenne.  Je me souviens de la douleur de ma mère, seule avec Eliane et moi dans un hôtel de Paris, lorsque ma tante Marie Roussel, soeur de ma grand'mère Dormoy, vint avec tant de prudence et d'affection, lui donner cette triste nouvelle.

Nous étions à Salies de Béarn où ma mère faisait une saison d'eau pour sa santé, lorsque mon père vint nous rejoindre en France pour nous ramener à la Guadeloupe.  Il avait laissé là-bas mon frère Alexis et ma soeur Marguerite, agés de 7 et 5 ans, aux soins dévoués de notre fidèle "gardienne"  négresse Georgina et sous la surveillance de mes deux grand'mères (j'avais perdu très jeune mes deux grands pères).  Auparavant, ma mère avait dû subir à Paris une opération chirurgicale faite par mon oncle Auguste Le Dentu, très renommé dans le monde médical français.

Au voyage de retour, en janvier 1895, sur le Transatlantique "Amérique", nous courûmes un grand danger en subissant une si violente tempête que peu après l'escale à la Pointe-à-Pitre, le paquebot qui avait été si violemment battu par les flots en furie, coula à la suite d'une avarie.  Beaucoup de voyageurs purent heureusement être sauvés.  J'en eus une très forte impression.

Le 29 avril 1897, à 10 heures du matin, une terrible secousse de tremblement de terre causa de graves dégâts à la Guadeloupe et surtout à la Pointe-à-Pitre où la plus grande partie des maisons de la ville s'effondrèrent.  Nous étions, mes soeurs et moi, en visite chez une amie de ma mère.  Je me souviens qu'assise devant une armoire à glace qui menaçait de m'écraser, tant elle était ballottée, je me jetai à genoux et demeurai là, immobile par terre sans oser bouger.  Dès que ce fut possible, à travers les ruines qu'encombraient les rues, nous rentrâmes à la maison où, dans une grande émotion, nous rejoignîmes mon père accourant lui aussi pour retrouver Dieu merci, sains et saufs, ma mère et Alexis chez nous.  Les mois qui suivirent furent bien pénibles.  La terre trenblait sans cesse.  Il fallut se camper dans les étages inférieurs des maisons et vivre là dans l'angoisse d'une catastrophe.  Dure épreuve pour des nerfs d'enfants.  Aussi mon père décida-t-il de quitter nos belles Antilles par trop périlleuses.  D'autant plus qu'il désirait que ses filles et surtout son fils puissent terminer leurs études en France et en famille.  Car il se souvenait de ce qu'il avait souffert, lui, de devoir rester si longtemps éloigné de ses parents alors que ceux-ci l'envoyèrent en France pour faire son éducation.  C'était en 1862.  Il n'avait alors que 12 ans.  On l'embarqua sur un voilier lequel, au gré des vents, mit trois mois à arriver à Nantes où devait l'accueillir une famille amie.  Ensuite il alla à Paris où il fit toute son instruction au Lycée Louis Le Grand, remportant de brillants succès.  Il ne rentra à la Guadeloupe qu'après avoir terminé ses études de Droit.  Mon père fut, dans la suite, l'un des avocats les plus distingués du Bareau de la Pointe-à-Pitre.

Ayant donc décidé de s'établir avec sa famille sur le continent européen, il partit en septembre 1897 avec ma mère pour chercher en France une étude qui lui permit d'exercer en même temps les fonctions d'avocats et d'avoué.

Quelques jours avant leur départ, mes parents obtinrent du Curé de la paroisse de la Pointe-à-Pitre de nous faire faire, à ma soeur Eliane et à moi, en privé, notre première communion, qui ne devait avoir lieu solennellement que quelques mois plus tard, durant leur absence.  Nous passâmes l'examen de catéchisme et ensuite notre tante Nini, une soeur de mon père, restée veuve encore jeune et très pieuse, nous fit faire à toutes deux chez elle, la retraite préparatoire.  Le 8 septembre 1897, dans la chapelle provisoire installée dans le Presbytère de la Paroisse - l'église ayant été très endommagée par le tremblement de terre - entourées de notre famille et d'amis intimes, eut lieu, pour nous, cette première rencontre avec Jésus dont je garde un souvenir émouvant.

Quelques mois plus tard, durant l'absence de nos parents, nous eûmes, ma soeur Eliane et moi, la permission de nous joindre à nos compagnes qui faisaient leur Première Communion solennelle, et de suivre avec elles la belle retraite préparatoire qui me laissa une impression encore plus extraordinairement profonde que la première fois.

En 1898 mes parents rentrèrent de nouveau à la Guadeloupe et l'année suivante, en mars 1899, mon père ayant fixé sa résidence à Pau, dans les Basses Pyrénées, nous quittâmes notre île natale, le coeur partagé entre le regret de cet adieu définitif et l'attrait de cette "Douce France" notre Mère Patrie dont mon père nous parlait si souvent.  J'avais alors 13 ans.  Le souvenir de ces belles années d'enfance passées dans ces merveilleuses Antilles a laissé l'empreinte la plus lumineuse sur toute ma vie.

Un mois après notre arrivée dans cette jolie petite ville de Pau, nos parents nous mirent, mes soeurs et moi, comme demi-pensionnaires, au Monastère cloîtré des Religieuses Ursulines, le meilleur de la ville, tandis que mon frère Alexis entrait comme externe au Lycée.

Nous habitions au no. 7 de la rue Latapie, une grande maison avec un jardin sur lequel s'ouvraient les fenêtres du bureau de travail de mon père et où fleurissaient parmi beaucoyup d'autres plantes, de beaux camélias rouges et blancs qu'il aimait beaucoup.  Il me semble revoir encore ce père bien aimé, penché sur sa table de travail et soulevant la tête pour me sourir avec tendresse lorsque je sautais par la fenêtre pour venir l'embrasser et l'entraîner un instant au jardin pour l'enlever de son labeur.  La plus expansive des quatre enfants, j'étais pour cela peut-être la plus calinée.

Notre départ de la Guadeloupe fut suivi, peu après, de celui de ma grand'mère Leger ainsi que de celui de Tante Nini avec ses deux enfants.  Ils vinrent tous habiter à Pau où ils logeaient ensemble, tout près de chez nous.

Chaque soir, à 6 heures et demi, mon père venait chercher ses filles à la sortie du couvent et nous allions tous saluer notre 'Chère maman" Leger qui nous attendait, assise dans son grand fauteuil et en train de réciter son Rosaire (sur lequel aujourd'hui, je prie à mon tour et que je conserve comme une relique).  Auparavant, elle avait refait les belles boucles blanches qui encadraient son visage sous son bonnet de dentelle noire et, lorsqu'en riant nous la taquinions de sa coquetterie, elle nous repondait : "Si ce n'est pas pour plaire, c'est qu moins pour ne pas déplaire à mes petits enfants".  Et elle ne nous laissait jamais repartir sans nous glisser dans la main à chacun une de ces petites tablettes du bon chocolat Petin appelé "Le goûter des Pensionnaires".

Là se terminent mes souvenirs d'enfance.  Les années qui suivirent appartiennent à la plus heureuse adolescence passée à Pau, précédant, hélas, les années de jeunesse tres endeuillées par la mort imprévue de mon père et par des épreuves dont le souvenir trop intime et souvent très personnel, demeurera toujours enfoui au fond de mon coeur.

Il ne me reste, pour finir, qu'à remercier Dieu du plus profond de mon coeur, pour m'avoir fait naître et grandir au sein d'une famille profondément catholique et de m'avoir comblée de grâces très particulières qui m'ont préparées dans la suite à supporter courageusement les grandes épreuves qui, mêlées au bonheur, devaient assombrir parfois bien cruellement ma vie.

Retour à la case départ