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Histoire de la noyade de Georges Dormoy au Saut d'Eau

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Cette histoire provient des notes écrites par Renée Dormoy, fille de Jean César Paul qui a épousé Amédée LEGER.

Les parties de rivière constituaient l'un des principaux agréments de notre vie coloniale.  Indépendamment du bain quotidien dans nos belles cascades écumantes de Bourgerel au Matouba ou au Carbet au Bois Debout nous organisions assez fréquemment des déjeuners au bord de la rivière, nous interompant de manger pour nous jeter à l'eau faire quelques brasses et puis continuer le repas assis sur des roches, repas dans lequel figurait toujours le "riz et calalou", "farine et avocat", "matété crabe".  C'était toujours un plantureux déjeuner que nos serviteurs nègres et indiens portaient avec adresse dans de grands paniers sur leurs têtes, dans les falaises abruptes qui surplombaient nos torrents.  Les sentiers étaient difficiles mais nous y étions très habitués, grands et petits.

Un jour, un vrai drame se passa au saut d'eau, l'un des endroits les plus dangereux de nos torrents.  Famille et amis nombreux s'étaient rendus au bain; ce matin-là la rivière était grosse et menaçante.  Malgré les craintes de ma mère on se mit tout de même à l'eau promettant d'être prudents, mais mon frère Georges, agé de 20 ans, se sachant très bon nageur s'aventura du coté de la superbe chute.  Immédiatement on le vit disparaitre, puis se débattre pour tâcher d'atteindre la rive, mais inutilement; puis dans le tourbillon terrible ce jour-là, tous ses efforts pour en sortir furent vains.  Alors il eut l'inspiration de nager très profondément de façon à atteindre la belle grotte très obscure où l'on ne s'aventurait guère.  Sur les parois très lisses et comme vernies par le frottement de l'eau, il n'arrivait pas à trouver un appui et ses forces s'épuisaient lorsque implorant la Sainte Vierge, tout en passant et repassant la main sur la pierre il sentit sous ses doigts une unique petite aspérité à laquelle il put s'accrocher par l'index et le médium.  Sa force musculaire très réputée lui permit en changeant de doigts de rester dans cette position fort longtemps pendant qu'on allait lui chercher du secours.   ce fut grâce à l'initiative, au courage et à l'adresse de son jeune frère, agé de 12 ans qu'il fut sauvé.  Dès que Jules très intelligent et débrouillard comprit le danger il partit comme une flèche pieds nus et en caleçon de bain; puis courant à grande allure il arriva droit à l'écurie; personne n'y était pour l'aider.   Seul il arriva à décrocher un énorme rouleau de corde pendu au mur et repartant de la même allure chargé de son très lourd fardeau il franchit tous les pas les plus difficiles de la dangereuse falaise protégé par Dieu.  Comment ne s'est-il pas tué ? Plusieurs fois il tomba mais se releva poursuivant courageusement sa course folle et arriva enfin au moment où les forces de son frère semblaient défaillir.  Avec beaucoup de difficulté les jeunes gens qui étaient là parvinrent à lancer la corde au fond de la grotte et le courage de Georges se ranima.  Il put atteindre cette corde, la passer d'une main autour de sa taille et l'y attacher fortement en s'aidant de ses dents (il possédait tant de force dans la machoire qu'il soulevait avec elle des poids très lourds pour s'amuser parfois avec ses camarades).  Tout ceci d'une seule main tandis que l'autre le soutenait toujours accroché à la petite aspérité.  Si la corde avait été mal attachée ou si elle avait cassé le malheureux eut été perdu.   Lorsqu'il eut terminé la difficile opération, il fit signe de tirer sur la corde dont l'extrémité était restée entre les mains des jeunes gens sur la berge.  Dès qu'il lacha l'aspérité de la grotte, il coula au fond et le temps qu'il y resta parut interminable à tous les spectateurs et surtout à ma grand mère et à mes soeurs affolées (moi j'étais en voyage).  Le courant était si fort, le remou si terrible et la résistance du poids de Georges tel qu'il fallut se mettre tous à la corde pour ne pas lacher prise et ramener sur la berge le pauvre garçon à moitié évanoui.  Il avait avalé beaucoup d'eau et se sentait étouffer lorsqu'un de ses cousins le serrant frénétiquement dans ses bras tout à la joie de le voir sauvé il rendit toute l'eau avalée par le fait de la pression sur son estomac.  Immédiatement tous rendirent grâce au ciel et complimentèrent le petit Julot qui avait si courageusement sauvé son frère.

Comme une trainée de poudre le bruit s'était répandu que le jeune Dormoy se noyait au Saut d'Eau et l'on accourait de partout.  Blancs, nègres, mulâtres et Indiens étaient arrivés en foule au moment où le drame prenait fin.

Lettre de Georges Dormoy à sa fiancée Alice Babin écrite tout de suite après ce drame (la date indique le 26 ... 1894, le mois est difficile à lire mais sans doute septembre) pour que sa chère fiancée ne soit pas inquiétée par des rumeurs possible de sa mort.  Il décrit cet incident, mais avec moins de détails que sa soeur Renée.

 

 

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