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L'éruption de la Montagne Pelée en Martinique (en 1902) |
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| Cette histoire provient du livre "Le Sablier Renversé" écrit par Elodie JOURDAIN | |
| C'est au Prêcheur que se
montrèrent les premières manifestations de l'activité volcanique de la
Montagne Pelée. Nos grands parents n'ignoraient pas que ce
prétendu volcan éteint avait eu, en 1851, un bref réveil; c'était
même la nuit du mariage de ma grand'mère HUC, Maman Loulou qu'il avait
eu lieu et ce précédent, par son peu de gravité, fut certainement cause
que nombre d'habitants de Saint-Pierre ne s'alarmèrent aucunement malgré
les symptômes les plus inquiétants qui, du 25 avril au 8 mai, se
succédèrent.
Cela débuta par des odeurs sulfureuses violentes, émanations qui noircissaient toute l'argenterie. Puis, le 25 avril une première pluie de cendres eut lieu, bien qu'on n'en vît encore sortir du cratère qui s'était formé aucune colonne de fumée. Ces chutes se répétèrent au Prêcheur avec une telle intensité que l'image de Pompeï ou d'Herculanum se présentait naturellement à l'esprit; comme Saint-Pierre semblait en dehors de la zone soumise au vent qui transportait la cendre, mes parents, comme mon oncle Raoul MARRY, avaient décidé de se rendre à Saint-Pierre, l'un chez les cousins de sa femme, les FOURNIOLS, les autres chez notre Oncle Joseph MARRY. Mais ils n'avaient pas encore exécuté leur projet, quand le samedi 3 mai, Saint-Pierre se réveilla couvert de cendres épaisses. J'entends encore la voix grave de la religieuse qui surveillait notre dortoir pour nous appeler aux fenêtres : "voyez mes enfants ce qui se passe, une éruption volcanique qui peut s'aggraver. Dès aujourd'hui, vous avez la permission de regagner vos foyers où nous prierons Dieu qu'il vous garde en sûreté!". Deux ou trois heures après, nous étions chez Tonton Jo où nos parents nous avaient précédés. Ma belle-soeur Lilie a donné à un journal de la Trinidad, où son mari, sa mère, sa soeur et elle trouvèrent un refuge et un chaleureux accueil, le récit de cette éruption de 1902; mais, destiné au public, il omet forcément des détails qui n'auraient point intéressé des étrangers; peut-être, au contraire, mes notes, concernant tel ou tel parent, sembleront-elles à mes petits neveux plus attachantes que le reste. je me décide donc à faire un récit de ces journées inoubliables telles que les vécut une fillette de onze ans. On aura tout le loisir de se reporter à celui de Lilie qui trouvera place en fin du volume (voir histoire suivante). Ceux qui, trente ou quarante ans après ces évènements, en entendent le récit, ne manquent jamais de s'écrier : "Alors, on n'avait donc pas peur, on ne se rendait pas compte du danger ?". Il est difficile de répondre pour tout le monde, car évidemment chacun a réagi selon son tempérament; d'une manière générale on peut dire que la panique, l'insouciance, la curiosité, le courage, avaient également cours et même se succédaient dans un même milieu. Chez mon oncle Joseph, deux personnes ont eu peur dès le premier moment et c'est à leur frayeur que nous devons d'avoir la vie sauve : Tante Rosette et ma belle-soeur "Lilie Charlot", (comme nous disions depuis un an, pour la distinguer de ma soeur Lily). Les autres avaient des sentiments divers, allant d'une inquiétude raisonnée, comme celle de Charlot, à l'insouciance absolue comme la mienne, en passant par l'optimisme de mon père qui ne pensait qu'à 1851, et le courage passif de Maman laissant les hommes discuter de la conduite à suivre. Car dès ce samedi, Tante Rosette et Lilie Charlot voulaient quitter la ville et on leur opposait mille raisons dont l'une était pour mon Oncle la nécessité de continuer son service à l'hôpital et ses soins à une nombreuse clientèle. Le samedi 3 et le dimanche 4 se passèrent ainsi : l'espoir de voir cesser l'éruption, la crainte provoquée par de nouveaux symptômes de troubles géologiques considérables : tremblements de terre, crues subites, sans pluie aucune, des rivières prenant leur source dans le Massif de la Pelée, étaient les thèmes alternés des interminables conversations et sans doute toutes les familles de Saint-Pierre en tenaient-elles de semblables. D'un balcon à l'autre on s'interrogeait : Avez-vous peur ? Partez-vous ? Quelques visiteuses venaient parfois s'informer de nos projets, elles apportaient des nouvelles : "Vous savez qu'il y a un départ pour Sainte Lucie, les dames PLISSONNEAU, MAC HUGH de GRANDMAISON, ERNOULT partent, leurs maris les accompagnent mais reviennent immédiatement, pourquoi n'en pas faire autant ?" - "Mais c'est qu'elles ont des parents à Sainte Lucie, nous, nous n'y connaissons personne !" - "Hélas ! c'est comme nous, mais nous cherchons aux environs, sur les "hauteurs", au quartier Monsieur au Morne Rouge, car si "la mer monte" on y sera mieux. Le raz de marée était en effet la plus grande cause d'épouvante, et l'éruption de l'île de Krakatoa n'était pas étrangère à cette crainte. Ce volcan de la Sonde qui avait sauté un beau matin, comme une gigantesque bombe emportant un morceau de l'îlot, avait, en effet, provoqué un raz de marée qui s'était fait sentir assez loin et nombreux furent ceux qui, pendant la période des éruptions du 8 Mai au 30 Août 1902, attendirent en tremblant un semblable cataclysme. D'où le refuge cherché sur les collines environnant Saint-Pierre où toutes les maisons de villégiature furent immédiatement occupées. Ce même dimanche on nous rapporta que la Rivière des Pères "n'arrivait plus à la mer" chose étrange et pourtant facile à vérifier : une faille, un gouffre s'était ouvert où disparaissait tout ce que charriait la crue : pierres ponces, troncs d'arbres que l'on voyait reparaître dans la mer à cent ou deux cents mètres du rivage. C'était là un spectacle étrange où se pressait la moitié de la ville. Le lundi 5 Mai, notre Oncle Joseph voulut se rendre compte de ce qui pouvait se passer à la Rivière Blanche, située comme l'on sait au pied du Mont Pelé; mais il dût s'y rendre en canot, la route étant coupée en plusieurs endroits par les étranges crues de rivières. Il en était revenu assez tard dans la matinée, fort impressionné par ce qu'il y avait vu : deux fumerolles qui s'étaient ouvertes dans le sol de sa propriété et d'où s'échappaient des jets épais de vapeurs sulfureuses : "J'ai deux volcans à moi tout seul", nous dit-il en secouant la cendre accumulée sur ses vêtements et en se dirigeant vers la salle de bains où, de toute necessité, il lui fallait passer avant de se mettre à table. Après le déjeuner, nous venions à peine de gagner les chambres, quand une effroyable détonation se produisit et, comprenant d'où elle venait, nous courûmes au balcon d'où l'on voyait fort bien la montagne. Du cratère, subitement échancré par une avalanche formidable de matières volcaniques : pierres, boue chaude etc. que, de prime abord, nous prîmes pour de la lave, nous vîmes descendre une immense trainée de vapeur blanche suivant la vallée de la Rivière Blanche et disparaître, balayée comme un fétu de paille, l'usine Guérin. Seule dépassait du flôt brûlant, la haute cheminée de tôle qui ne devait pas tarder à disparaître dans la mer. Consternés, épouvantés, en songeant à nos amis GUERIN, à leurs ouvriers, nous échangions mille propos heurtés au milieu desquels revenait en leit-motiv la prière de Tante Rosette : "Partons mes amis ! Joseph, je t'en supplie, cherche-nous un abri; ici, je vais devenir folle si ça continue ! " - "Voyons ! voyons ! s'écriait Papa, comment manques-tu tant de courage, ma petite soeur, toi si brave d'habitude ! Maintenant que ce volcan a fait sauter sa bonde, il va se calmer, ce sera comme en 1851 ! ". Grâce à Dieu, Tonton Joseph et Charlot, moins optimistes que notre cher aveugle qui ne pouvait se faire une juste idée des phénomènes, se laissèrent persuader de la nécessité de fuir la ville. Mais toutes les maisons de villégiature des environs de Saint-Pierre étaient déjà occupées et notre Oncle aurait peut-être renoncé au départ, si le hasard, ou plutôt la Providence n'avait placé sur sa route le "géreur" de l'habitation Beauregard, Mr Louis GOUYE qui mit à sa disposition la maison de maître que le départ des propriétaires laissait inoccupée et totalement vide. Elle pouvait nous abriter tous, y compris Tante Emilie DECOMIS et sa fille Jeanne que ma belle-soeur Lilie tenait absolument à emmener avec nous. Il s'agissait seulement d'y transporter l'indispensable d'un campement : matelas, batterie de cuisine et quelques assiettes. Dans la journée du mardi 6 Mai, nous opérâmes ce petit déménagement et arrivâmes à Beauregard dans l'après-midi, assez tôt pour nous installer avant la nuit. Tandis que les "grandes personnes" s'occupaient de dresser dans la longue galerie transformée en dortoir notre coucher rudimentaire et de préparer le dîner, nous commençâmes, mes soeurs et moi, à reconnaître les lieux. J'eus vite fait de repérer dans la cour tous les arbres auxquels on pouvait grimper, le bassin où il ferait bon de se plonger et en général, toutes les ressources de la propriété, cependant que Lily, Andrée et Jeanne DECOMIS découvraient avec ravissement dans le grenier des malles ou coffres où s'entassaient depuis 30 ou 40 ans les robes et les chapeaux de la famille LE LORRAIN de BEAUREGARD. Il y avait là une mine considérable de déguisements et elles se promirent bien de l'exploiter dès le lendemain. La journée du mercredi se passa sans incident notable et allait s'achever de même quand, à la nuit déjà close, nous vîmes arriver en voiture toute la famille de notre Oncle Raoul MARRY que nous n'attendions guère. En effet, la veille, au cours des conversations où s'était décidé notre départ, l'on avait pu constater, non sans surprise, que notre tante Amélie, généralement pusillanime, ne manifestait aucune crainte quant au volcan. Elle avait donc décidé de rester chez les FOURNIOLS avec ses enfants et sa mère impotente, jusqu'au moment où elle pourrait regagner le Marry. Dans l'après-midi du mercredi 7, elle reçut une lettre de ses jeunes cousines de LA ROCHE qui, avec leur mère et leur frère, s'étaient réfugiées à quelques centaines de mêtres de Beauregard, au Quartier Monsieur. Ces charmantes jeunes filles, plus jolies les unes que les autres aimaient beaucoup leur cousine et s'étonnaient qu'elle n'eût pas eu l'idée de nous suivre à Beauregard où, disaient-elles, elle serait avec ses enfants plus en sûreté qu'en ville. En recevant cette lettre, mue par une appréhension soudaine, Tante Amélie porta ses regards sur la Montagne Pelée. A cet instant s'élevait du cratère une monstrueuse colonne de fumée et bien qu'il n'y eût aucune pluie de cendres ou aucun autre phénomène plus alarmant, elle se sentit envahir par une peur aussi soudaine que violente : "Raoul ! Raoul ! cria-t-elle, vite, vite, va chercher une voiture, nous allons aprtir pour Beauregard ! " En vain son mari voulut-il représenter que cette panique irraisonnée ne reposait sur aucun fait nouveau, que l'arrivée inopinée de cinq ou six personnes pouvait provoquer quelque embarras à Beauregard, elle ne voulut rien entendre. Se tournant vers Madame ALBERT qui protestait qu'à son âge une installation si rudimentaire serait insupportable, et que d'ailleurs si danger il y avait, sa présence parmi nous, impotente comme elle l'était, pouvait être un obstacle à notre salut par la fuite, notre Tante s'écria sur un ton douloureux mais ferme : "Dans quelle situation tu me mets, ma chère Maman, entre toi et mes enfants, il me faut choisir !" - "Ton choix est tracé, ma fille, répondit Madame ALBERT, tu te dois à tes enfants d'abord, pars sans srupule et quand tout sera rentré dans l'ordre nous nous retrouverons ici.". Entassant en hâte dans la voiture que notre Oncle Raoul s'était décidé à aller chercher, un ou deux paniers caraïbes et les trois enfants, ils prirent le chemin de Beauregard. Nous les vîmes arriver dans la nuit, lui, notre oncle, un peu penaud d'avoir cédé à la frayeur de sa femme, elle très nerveuse d'avoir dû abandonner sa mère, et nos cousins enchantés de nous retrouver dans un cadre nouveau. On leur fit place sur nos matelas placés à même le sol et les bougies étaient à peine soufflées que la nuit fût soudain déchirée par des éclairs et un orage des plus violents. Du moins c'est ce que nous crûmes, n'ayant pas encore assisté à ces éruptions de feu que, par la suite, nous apprîmes à connaître. Détonations, roulements sinistres se succédaient si rapidement qu'il fut impossible de dormir. C'est à cette nuit blanche, ou presque, que mes soeurs durent de se trouver encore au lit quand vers huit heures (7 heures 50 exactement) éclata le cataclysme foudroyant où devait disparaître la ville. Levée relativement tôt et suivie de Raymond MARRY que je voulais dès la première heure, initier aux agréments de l'"habitation", j'étais avec mon cousin, juchée dans un cerisier quand nous fûmes secoués par une terrible détonation et je vis rouler vers Saint-Pierre et vers nous, une gigantesque masse noire qui me fit l'effet d'une mouvante montagne, impression que j'exprimai par ce cri de terreur adressé à mon Oncle Joseph : "Regarde, Tonton, la montagne court sur nous !" - "Sauve qui peut ! cria-t-il en nous poussant hors de la maison. Nu-pieds et en chemise de nuit, Lily et Andrée s'élancèrent à notre suite, car Adèle, Minie, Raymond et moi avions pris la tête du convoi en fuite. Au bout d'une centaine de mètres nous nous comptâmes, nous étions, en comprenant la jeune femme du "géreur", Madame Louis GOUYÉ et ses deux bébés 17 au lieu de 19. Charlot s'aperçut que nos parents manquaient à l'appel et sa belle-mère lui dit qu'en passant devant la salle de bains, où elle savait qu'étaient Papa et Maman, elle leur avait crié de se sauver. Immédiatement, mon frère, en intimant à sa femme l'ordre de ne pas le suivre, s'en retourna vers la maison d'où il pensait sans doute ne pas revenir. Alors la pauvre Lilie s'agenouilla dans le sentier et, les bras en croix, attendit le retour de son mari. Grâce à Dieu ce ne fut pas très long. Mon frère revint soutenant maman plus morte que vive, car elle avait cru ne jamais nous revoir. Quand mon père lui avait transmis le conseil de fuir, jeté en passant par Tante Emilie DECOMIS, elle perdit la tête complètement et voulut entraîner son mari qui, sortant du bain, n'avait aucun vêtement et refusait de se sauver nu. Il prit le temps de s'habiller puis de se chausser et, passivement résignée, Maman attendait la mort quand parut Charlot. Il les entraîna aussi vite qu'il pût et retrouvant sa femme, il se dirigea vers la droite, alors que nous avions incliné vers la gauche. C'est ainsi que nous fûmes, pendant cette heure cruelle, séparés en deux groupes et persuadés réciproquement de la mort des autres. Nous avions entendu en effet les cris déchirants partie du "Quartier Monsieur" et maintenant le silence affreux n'était plus troublé que par les détonations du volcan et le claquement des feuilles de "roseaux d'Inde" qui bordaient le sentier. La déflagration produite par l'éruption avait en effet provoqué un déplacement d'air considérable et Maman nous dit plus tard qu'en sortant de la salle de bains, elle avait vu tournoyer en l'air des branches d'arbres cassées par ce vent déchaîné !.
Très rapidement, le nuage opaque vomi par le volcan s'était répandu au-dessus de nos têtes laissant pleuvoir de la boue brûlante et des pierres incandescentes. le feu prenait aux chaumes des cannes coupées, l'obscurité devenait de plus en plus profonde et menaçante et nous ne savions où diriger nos pas. Nous étions en effet arrivés devant un petit torrent qui, comme toutes les rivières à ce moment-là, débordait. Nous nous assîmes découragés, protégeant notre visage de la cendre et de la boue qui nous entraient dans le nez et dans les yeux. Une saute brusque de vent chassa le nuage mortel suspendu sur nos têtes et le rejeta sur Saint-Pierre, nous comprîmes que le salut était encore possible et nous nous relevâmes prêts à reprendre notre course. Nous vîmes alors apparaître le "commandeur" noir de Beauregard qui s'était joint au groupe formé par nos parents, Lily et Charlot et que ce dernier avait dépéché à notre recherche.
Il nous conduisit à l'Enfanton, une petite propriété située en balcon au-dessus de Saint-Pierre et d'où l'on pouvait voir brûler la ville. Spectacle horrible, en particulier pour Tante Amélie MARRY et Tante Emilie qui pensaient l'une à son fils Gaston, l'autre à sa mère qui n'avaient pas, l'un et l'autre, voulu quitter la ville. Toutes deux pleuraient plus ou moins silencieusement pour ne pas troubler davantage deux fillettes, les petites GAUGUIN, qui, elles, voyaient disparaître dans la fournaise père, mère, frères, toute leur famille. Soudain, des cris affreux retentirent, Tante Rosette penchée au-dessus de la ville en flammes, s'était mise à hurler véritablement, secouée par une crise de nerfs comme jamais encore je n'en avais vu et même ne devais jamais en voir. Plus tard, quand je connus la légende de Niobé et les métaphores employés par les poètes pour exprimer la douleur de cette mère, c'est le visage convulsé de ma tante que le lui donnai; mais pour l'instant, il nous apparut à tous qu'elle allait devenir folle. Mon Dieu ! Il ne manquait plus que cela à notre malheur, notre chère Tante si maternelle, si tendrement aimée, allions-nous la perdre dans cette heure tragique ? La Providence vint à notre aide en imposant immédiatement à Tante Rosette l'exercice de la vertu qui était sa raison même de vivre : la charité. Dans un coin, épuisée sans doute par la course trop rapide, silencieusement, notre vieille Da s'était écroulée évanouie. Nous eûmes tous le même réflexe : appeler à l'aide Tante Rosette pour l'arracher au cauchemar où elle allait sombrer. le résultat fut magique en effet : les yeux hagards, 'démesurément aggrandis, se tournèrent vers Da Rosina, puis vers nos hôtes (dont un professeur du Lycée, Monsieur FABRE et ses domestiques); légère, elle bondit, réclamant de l'éther ou du vinaigre, une serviette mouillée et, en attendant, se mit à taper énergiquement dans les mains inertes. Da ne tarda pas à revenir à elle et, dans notre joie hautement manifestée, tante Rosette ne sut que plus tard la part qu'elle avait. Le jour était revenue; un jour blafard, éclairant un paysage moitié lunaire, celui que recouvrait l'épaisse cendre blanche, moité infernal, celui d'une ville et de sa banlieue dévorées par les flammes; nous sentions bien que personne n'avait pu y échapper, même ceux qui, au Quartier Monsieur, n'étaient séparés de nous que de trois ou quatre cents mètres, notamment cette charmante famille de LA ROCHE à l'appel de qui les Raoul MARRY devaient le salut. Le salut ! était-il seulement assuré ? Pouvions-nous retourner à Beauregard, ne valait-il pas mieux gagner la côte et tâcher de fuir vers Fort-de-France avant qu'une nouvelle éruption plus étendue que la première ne vînt détruire Beauregard et le Carbet ? C'est à ce dernier avis qu'on se rangea. Mais avant de quitter l'Enfanton où, dans la mesure du possible, l'on s'était efforcé de nous venir en aide en nous donnant quelques vêtements pour remplacer ceux que la boue chaude et la cendre rendaient durs comme du plâtre, il fallait tâcher de récupérer à Beauregard quelques objets et, notamment, ce qui représenterait désormais notre unique fortune : nos bijoux. On les avait tous rassemblés dans un petit panier caraïbe qu'il serait facile d'emporter. Notre Oncle Raoul MARRY et Charlot se chargèrent d'aller les chercher; Madame GOUYÉ dont chacun admirait le courage, (la pauvre jeune femme pouvait craindre en effet que son mari, parti dès cinq heures du matin afin de prendre à Saint-Pierre le bateau pour Fort-de-France l'eût manqué) nous dit qu'il fallait aussi prendre le cheval et la voiture qui permettraient aux plus fatigués d'atteindre le Carbet. Dans les chemins que nous venions de parcourir en désordre, quelques cadavres montraient combien proche de nous avait été le danger; ces malheureux partis en effet devant plus près que nous du Quartier Monsieur, étaient tombés là, asphyxiés par les vapeurs mortelles de l'éruption et ne portaient pas de traces de brûlures.
A Beauregard même, mon frère et son oncle constatèrent que, si la maison était intacte, les bâtiments d'exploitation, l'étable, les cases à nègres avaient subi des dégâts considérables. Si nous étions restés dans la maison, nous n'aurions sans doute pas péri, mais nous aurions eu grand peur, la fuite nous avait donné en somme la forte impression d'aider à notre salut. grâce à Dieu, dans l'écurie située sur le plateau même de la maison, le cheval n'avait pas été tué; on l'attela à la voiture, et ayant trouvé le précieux panier aux bijoux, Tonton Raoul et Charlot vinrent nous rejoindre à l'Enfanton. Dans la voiture, conduite par notre Oncle, on fit monter Tante Rosette et Da Rosina, les deux enfants GOUYÉ et l'on se dirigea vers le Carbet. je vois nettement encore ce triste convoi; mes soeurs et Jeanne DECOMIS nu-pieds, à moitié couvertes par les robes déchirées qui avaient remplacé leurs chemises de nuit, mon père accroché à la voiture et soutenant ma mère, Lily appuyée sur son mari, mon Oncle Joseph n'ayant plus qu'une jambe de "mauresque" l'autre ayant cédé aux ronces de chemin, les autres grandes personnes : Tante Amélie MARRY, Tante Emilie DECOMIS, Madame GOUYÉ, courant de leur mieux, et enfin, au devant de tous, mes cousins MARRY et moi, intéressés malgré tout par la terrible aventure et assez fiers peut-être d'y participer.
Au Carbet, il n'y avait plus une âme; au moment de l'éruption la mer soulevée en un flot monstrueux avait envahi le village et la population avait fui vers les hauteurs. A Dariste, à Lajus, personne; devant les dégâts du raz de marée, nous crûmes bon de chercher refuge sur les mornes. La montée, sous l'ardent soleil reparu, fut rude; vers deux heures nous parvîmes à un vaste hangar ouvert, une étable à mulets où s'était réfugiée la population du Carbet : 150 personnes environ sous la garde du curé. De temps à autre, une détonation plus forte que les autres ébranlait le sol, la foule se jetait à genoux pour un nouvel acte de contrition, et le prêtre répandait sur elle une absolution collective. Vers quatre ou cinq heures nous vîmes paraître venant de Saint Pierre un navire de guerre, le stationnaire "Suchet". Sans se concerter le moins du monde, la foule se dressa d'un bon et dévala vers la mer. Sur la plage tout à l'heure déserte, des cris furieux retentirent, des bras s'agitèrent, ainsi sans doute les naufragés sur une île déserte s'émeuvent-ils quand passe un navire.
On nous répondit du bord avec un porte-voix que le Suchet avait recueilli aux abords de la ville détruite beaucoup de blessés et de mourants qu'il était urgent de secourir. On nous promettait de nous envoyer le plus vite possible, des bateaux qui nous ramèneraient à Fort-de-France. Patiemment nous attendîmes sur la plage, mais quand arrivèrent les trois unités de la Compagnie GIRARD : la Perle, le Rubis et le Topaze, et qu'il fallut se rendre à leur bord en canot ce fut une ruée telle que les dames blanches comprirent qu'elles resteraient sur la plage; mais quelques hommes de troupe, prudemment envoyés pour maintenir l'ordre, procédèrent à leur embarquement. Un dernier incident faillit nous priver de nos dernières ressources. Sur l'ordre des capitaines, il était interdit d'embarquer le moindre colis; docilement notre Oncle Joseph MARRY déposa sur le sable de la grève le précieux panier caraïbe que, depuis le matin, il portait sous le bras. Tante Emilie DECOMIS, moins résignée qui lue appela un noir : "Voyez-vous, mon fils, ce panier que j'ai dû laisser sur la plage, si vous me l'apportez à bord, vous aurez cinquante francs."- "Bien Madame !". Une demi-heure après, il était entre les mains de notre Tante qui ne le lâcha plus; mais de toutes les poches de la famille, on n'avait pu extraire que 10 ou 20 francs. le noir s'en contenta et certainement il n'avait pas songé à entr'ouvrir le panier qui lui eût fait l'impression du trésor d'Ali Baba. L'embarquement s'étant fait sans ordre, nous avions été dispersés sur les trois bateaux, mais recrus maintenant de fatigue, nous reposions couchés sur le pont plus ou moins propre, en attendant l'heure de débarquer. La nuit était venue et nous avions quelque anxiété non seulement sur l'avenir, mais même sur la possibilité d'être réunis. Où trouver asile dans cette ville de Fort-de-France où nous ne connaissions presque personne ? On accoste enfin; et sur le triste troupeau qui quitte le Rubis, la Perle et la Topaze (tout l'écrin de la Compagnie GIRARD) se répandent les flots de lumière projetés par le Suchet. Soudain une voix s'élève, elle n'a pas l'accent créole : "Y a-t-il ici des membres des familles DUJON et MARRY ?" C'est le capitaine ROY, (le gendre du Docteur GUERIN à qui la terrible épreuve d'il y a quatre jours n'a pas enlevé l'amour du prochain) qui a été dépêché à notre recherche. Nous nous rassemblons autour de lui comme des poussins autour de leur mère et nous le suivons. Une table bien garnie nous attend et nous faisons honneur au dîner, n'ayant pas mangé depuis 24 heures; mais il faut se séparer : les GUERIN ne pouvant loger que nos parents, Tonton Joseph, Tante Rosette et Andrée trouvent asile chez le Docteur BOUVIER, et tous les autres dans la maisons vide des BOUGENOT mise à notre disposition par leur représentant Monsieur LIOTTER. Après une nuit réparatrice, quel délice que de se laver enfin. La magnifique salle de bains n'avait sans doute jamais connu de tels hôtes; dans le bassin de marbre blanc c'est une vraie boue que nous laissions et Lily et Jeanne n'ont jamais fini de se laver les pieds. Nous revêtons les habits que la charité publique a mis à notre disposition et nous nous préparons à retrouver nos parents chez le Docteur BOUVIER. Là en effet doit avoir lieu notre ultime réunion et pour les "grandes personnes", peut-être même pour les enfants va se dérouler la pire épreuve de ces cruelles journées : la séparation et le départ vers l'inconnu. Plusieurs d'entre-nous en effet, n'admettent pas de rester un jour de plus dans cette île qui peut-être va sauter comme celle de Krakatoa dans une gigantesque éruption; ce sont évidemment les deux peureuses du début, tante Rosette et Lilie Charlot auxquelles se joignent maintenant Tante Emilie DECOMIS et Tante Amélie MARRY. Cette dernière a des parents à la Trinidad, elle connaît l'hospitalité créole, elle décide que c'est aux Ferdinand DE VERTEUIL qu'elle ira demander asile. Ce projet fut d'autant plus facile à réaliser que les Trinidadiens furent les premiers à voler au secours de la Martinique. Sitôt connue la nouvelle du désastre, ils frétèrent un navire qu'on chargea de tout ce que la générosité des marchands ou des colons avait rassemblé : vêtements, souliers, tissus, conserves, etc. et, dès le lendemain, le navire jeta l'ancre à Fort-de-France. Ici se place la plus typique et grotesque histoire de l'impéritie de nos dirigeants à moins que ce ne soit la réussite la plus accomplie de la ruse mulâtre. Quand les Trinidadiens se mirent à décharger leur cargaison, on vit surgir les douaniers : "Marchandises anglaises, dirent-ils, il faut acquitter les droits ! " - "Mais nous ne les vendons pas" dirent les chefs du convoi : quelques jeunes gens d'origine française, LANGE et DE VERTEUIL; - "D'accord, mais comme c'est anglais, nous ne pouvons les faire entrer sans que les droits soeint acquittés". Indignés, les jeunes Trinidadiens leur crièrent qu'ils méritaient bien qu'on remportât toute la cargaison, mais qu'ils seraient secourus malgré eux et, sans plus de discours, ils débarquèrent sur le quai le contenu du navire. Evidemment l'on attendait que cela : l'occasion d'un libre pillage, au lieu d'une correcte et juste répartition et en un clin d'oeil tout fut enlevé par la population noire. Ce n'est que deux jours plus tard que mes parents embarqués sur ce bateau connurent cette pénible histoire. Tante Amélie avait décidé en effet Tante Emilie à se rendre à la Trinidad avec ses deux filles et son gendre. Nos parents reçurent à Port d'Espagne le plus cordial accueil, non seulement les Raoul MARRY chez leurs cousins de VERTEUIL et leurs amis SEHEULT, mais même les DECOMIS et DUJON chez d'autres habitants de l'île. C'est par exemple chez les d'ABADIE, dans une belle maison de Frederick Street, qu'ils furent logés en arrivant et nul alors n'aurait pu prévoir le lien qui unirait cette famille à la nôtre quand devenu veuf, notre oncle Joseph MARRY épouserait Lucie d'ABADIE, veuve elle-même de georges FITT qu'elle venait sans doute d'épouser à ce moment-là. C'est chez les d'ABADIE que notre belle-soeur Lilie CHARLOT fit aux journalistes trinidadiens, accourus pour l'interviewver, le récit que l'on trouvera en appendice à mon recueil de souvenirs. (voir histoire suivante) Le jour même qui vit partir le convoi trinidadien, une occasion pour Sainte Lucie se présenta dont Tante Rosette voulu profiter immédiatement espérant de là, gagner la Guadeloupe, puis la France, ce qui d'ailleurs fut réalisé. La question qui se posait le plus cruellement pour nous concernait Andrée. Allait-elle suivre le sort de son oncle et de sa tante ou le nôtre et rester avec nous à Sainte Marie où nous appelait Juana ? Ruiné, aveugle, mon père comprit qu'il ne pouvait imposer, même momentanément, à sa fille aînée une trop lourde charge; son frère était encore jeune, il avait en mains un métier sûr : la médecine et la chirurgie, il fallait lui abandonner Andrée, quitte à ne plus la revoir. Ce fut bien douloureux et sans doute date pour moi de ce moment, une conception pessimiste de la vie, quelque chose d'assez comparable à la crainte du "fatum" antique toujours prêt à accabler la pauvre humanité. Il serait évidemment ridicule de dire que ma jeunesse, ou même seulement mon enfance, prit fin en cette triste journée; mais quelque chose était désormais banni de mon coeur : l'insouciance ou l'optimisme envers les corconstances. Nous fûmes les premiers à quitter Fort-de-France, une voiture envoyée de Bassignac pour ramener les Maurice LA ROUGERY, qui hélas ! n'avaient pu quitter à temps Saint-Pierre, devait nous conduire dans l'après-midi chez notre oncle et notre tante de LA GARRIGUE. Nous arrivâmes à Bassignac à la tombée de la nuit, mon père, ma mère, Lily et moi. Accueillis avec une tendre affection, comme si nous revenions d'outre-tombe et c'était en effet un peu cela, nous dûmes répondre aux inlassables questions de la pauvre Tante Adeline qui ne comprenait que peu à peu l'étendue du cataclysme. "Et un tel ? A-t-il disparu ? Et une telle ? - Oui, Tante Adeline, un tel est mort, une telle est morte, tous tes amis, toute une ville." Et la longue litanie, ponctuée de cris douloureux se déroulait, quand soudain Tante Adeline pensa à la ville elle-même "Mais alors, ma maison, mes immeubles (car elle en possédait plusieurs), tout a brûlé ? - Hélas, oui, Tante Adeline; comme la Rivière Blanche, comme sand doute la Grand'Case et le Marry; nous sommes tous ruinés, toi aussi malheureusement !" A ce moment pénible, Tante Adeline, si attachée pourtant à ses affaires, à cet intérieur qu'elle avait orné amoureusement et qu'elle trouvait beau, se montra grande : elle eut un geste de la main qui pouvait se traduire par : "Alea Jacta est !" ou : "Mon Dieu, vous l'avez voulu !" et ne posa plus de questions. Elle nous embrassa tendrement et nous convia à nous restaurer et à nous reposer. Dès le lendemain, Juana accourut à Bassignac, elle apportait des vêtements pour toute la famille, ceux de Roger pour Papa qui était de la même taille que son mari, des robes prises à la garde-robe de Rachel, plus jeune que moi de trois ans 1/2, mais tellement grande déjà que je pouvais, sans être trop ridicule, les porter. J'avais des souliers, c'était une chance extraordinaire, car ceux de rachel ou d'Adeline LAFITTE, la filleule adoptée par Tante Adeline, n'auraient pu me couvenir. La visite de Juana, la cordialité de Roger qui insistait beaucoup pour que nous venions à Sainte Marie, compensèrent pour nous un nouveau chagrin : le départ de Lily pour la Guadeloupe. En arrivant en effet à Bassignac, nous vîmes les Louis LA ROUGERY très émus l'un et l'autre par la disparition à Saint Pierre de toute leur famille. A un chagrin bien naturel, s'ajoutait, pour Edith, une véritable terreur du volcan; nos récits ne firent que la renforcer, elle devint si nerveuse que son amri décida de l'envoyer pour un temps à la Guadeloupe; précisément un petit voilier allait partir le lendemain pour la Pointe-à-Pitre et il serait facile d'y trouver place. Papa, soucieux de la charge que sa famille allait apporter, soit à son beau-père Gaston de LA GUARRIGUE, soit à son gendre Roger DESPOINTES, eut immédiatement l'idée d'envoyer Lily à son parrain Emmanuel LE DENTU. Ma soeur, très liée depuis l'enfance avec sa cousine et soeur de lait Lilotte, accepta avec joie ce projet ainsi du reste que l'obligation de reprendre rapidement ses études à la Basse Terre, pour le cas probable où il lui faudrait gagner sa vie. De tout ce que nous avions possédé, il ne restait, à mon père, qu'une pièce de cinq francs demeurée on ne sait comment dans la poche de son pyjama le jour de l'éruption; il la tendit à sa fille, très émue de ce geste et qui conserva longtemps sans oser la dépenser cette dernière "gourde" donnée par son père. Le départ de Lily pour la Guadeloupe inaugura la longue série de séjours annuels que nous fîmes ensuite chez notre Oncle Emmanuel, notre délicieux "Tonton Noche" et je dirai de mon mieux le charme de l'accueil reçu à la Joséphine (voir rrécit sur la Joséphine au menu principal de ce site) et les souvenirs inoubliables accumulés en dix ans : de 1902 à 1912, date de notre départ pour l'Europe.
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