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Récit d'une survivante de l'éruption de la Montagne Pelée |
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| Cette histoire provient du livre "Le Sablier Renversé" écrit par Elodie JOURDAIN elle a été décrite par Lilie CHARLOT lors d'une interview auprès des journalsites trinidadiens à son arrivé à Port d'Espagne pour fuire la Martinique. | |
| La Montagne Pelée vient d'avoir
son réviel terrible, reveil de monstre, d'autant plus féroce et cruel,
qu'il s'est fait attendre plus longtemps. Jamais depuis la
découverte de la Martinique, rien n'avait pu faire pressentir les
terribles évènements d'aujourd'hui.
En 1851, une petite éruption avait eu lieu. La ville de Saint Pierre et les montagnes environnantes avaient été couvertes d'une légère couche de cendre. Mais ces phénomènes n'ayant pas duré longtemps, les Martiniquais rassurés oublièrent leur émotion. Je crois même que cette première éruption a dû laisser aux habitants de l'île une impression de sécurité. Très longtemps ils ont cru que l'éruption de 1902 serait comme celle de 1851, et lorsque je repasse les terribles avertissements que Dieu a envoyés à la ville de Saint Pierre, je me demande comment tous les habitants, pris de panique, n'ont pas cherché refuge à Fort-de-France ou dans les autres Antilles. Vers le mois de février 1902, des odeurs de soufre émanant de la Montagne ont commencé à incommoder le quartier dre la Rivière Blanche qui, de tous les petis villages de la côte, est le plus rapproché de la Montagne. J'habitais avec mon mari et ses parents la propriété de la "Grand Case" à dix kilomètres de Saint Pierre, dans la commune du prêcheur. Nous avions à Saint Pierre ma mère et tout le reste de ma famille, de sorte que très souvent nous allions en ville les voir. C'est dans un de ces petits voyages que, pour la première fois, j'ai senti l'odeur du soufre. Nous venions de laisser Saint Pierre; arrivés au pont de la Rivière Blanche, à l'endroit où l'on voit dans toute sa hauteur la Montagne, l'odeur du soufre nous prit à la gorge et nous incommoda pendant près d'un kilomètre. Ce jour-là nous ne savions trop d'où provenaient ces émanations désagréables. En peu de jours, l'odeur augmenta à la Rivière Blanche, puis gagna Saint Philomène, le Prêcheur et les habitations qui en dépendent. Les travailleurs de la Rivière Blanche racontèrent alors que dans la partie de la Montagne appelée l'"Etang Sec", c'est-à-dire un peu au-dessous du sommet, de petites fumeroles avaient fait leur apparition. Cela encore n'était pas bien effrayant. On m'a raconté, en effet, qu'à la Guadeloupe, il existe de ces fumerolles, et que les touristes s'amusent à chauffer leur café sur ces cratères en miniature. Un fait bizarre se produisit à cette époque. Après une absence d'une semaine, je retrouvai toute l'argenterie exposée à l'air, couverte de taches, semblables à l'acier bleui. Ce qui m'étonne, c'est qu'à Saint Pierre on n'ait rien eu de tout cela, pourtant il y a entre le Précheur et la Montagne Pelée une distance au moins double de celle qui sépare la Montagne Pelée de la ville. Je m'imagine que le vent poussait de notre côté les émanations du volcan. Les choses ont duré ainsi jusqu'au vendredi 25 avril. Ce jour-là, entre 7 et 8 heures du matin, j'étais au rez-de-chaussée quand un bruit très fort s'est fait entendre, accompagné d'une secousse. La commotion avait été si rapide que je suis restée un moment immobile, le coeur battant sans savoir si c'était un tremblement de terre. On aurait pu croire qu'un objet très lourd était tombé au premier étage. Ma belle-mère et ma soeur vinrent en courant nous rejoindre, en disant qu'elles aussi avaient senti la secousse. Mon mari et les travailleurs de l'exploitation entendirent également le bruit. Deux heures après, la cendre tombait chez nous, cendre fine, impalpable et pourtant très lourde, d'un gris bleuâtre, avec une odeur de soufre accentuée. Elle ne tomba pas longtemps. Sur les hauteurs, les travailleurs purent en ramasser de petites quantités sur les larges feuilles de choux-caraïbes. Dans l'après-midi, il y eut deux autres secousses de tremblement de terre; ce furent les seules de toute l'éruption. Le lendemain, comme - suivant notre habitude - nous avions été passer la journée du dimanche à Saint Pierre, je parlai à ma mère des évènements de l'avant-veille. En ville aussi, on avait ressenti les secousses; mais, sans recevoir aucune cendre du reste, là on se préoccupait bien moins des troubles volcaniques que des élections. Coïncidence étrange : on dit que Pompéi a été ensevelie pendant la période électorale, et qu'on retrouve sur les murs de la ville morte les professions de foi des candidats. A Saint Pierre, sur les débris noircis et bralnats, il n'y a même plus de vestige des affiches bariolées qui disaient : Vive Clerc ! Vice Perein ! Le vendredi suivant, 2 mai, juste une semaine après la première petite éruption, la pluie de cendre recommença. depuis le matin, le temps était lourd. Un gros nuage noir, semblable à ceux qui apportent la pluie, s'avança du côté du sud. Il envahit rapidement le ciel, et l'obscurité se fit. la cendre se mit à pleuvoir, d'abord légère, puis si forte qu'on l'entendait tomber. En même temps la température s'élevait d'une façon sensible. Dans un moment, maîtres et serviteurs, nous fûmes tous réunis dans la maison. On ferma les contrevents des portes et fenêtres comme pour un cyclône, et, malgré cela, jusque dans la maison hermétiquement fermée, on sentait cette odeur de soufre. Est-ce terreur ? Est-ce réalité ? Il nous semblait que la respiration devenait difficile. Du dehors une immense clameur de voix humaines, de crix d'animaux s'élevait de toutes parts. Vis-à-vis de nous, dans la gragerie - où les femmes r6apaient le manioc - on entendait des pleurs et des gémissements, et une à une on les voyait s'enfuir dans leurs cases, abritant d'un pan de robe la tête de leurs enfants. La vision d'Herculanum et de pompéi nous passa devant les yeux. Hélas ! nous ne pensions pas que nos pressentiments se réaliseraient ! Au bout d'une heure environ le ciel s'éclaircit, il devait être deix heures ou onze heures du matin. Dans l'après-midi, mon mari me proposa une promenade à cheval, jusqu'à la Rivière Blanche. J'avais très peur, mais j'acceptai tout de même. D'abord nos deux chevaux donnèrent quelques signes d'inquiétude. Leurs sabots enfonçaient dans la cendre. A droite et à gauche, l'herbe du chemin, les branches des arbres ployaient sous une épaisse couche de cendre grise. De temps en temps, on entendait un craquement, et on voyait une branche de cacaoyer ou de cocotier se briser sous le poids. La mer, elle-même grise et terne, ajoutait une note lugubre à ce paysage de désolation. Pas un oiseau dans les arbres, partout un silence de mort ! Nous passons les ravines de cacao de la "Grand Case", les champs de canne de la propriété Girard. En arrivant aux "Abîmes", petit village dépendant du Prêcheur, la brise nous envoie de la cendre en pleine figure. Que faire ? Retourner ou continuer ? Nous continuâmes. Au cimetière du Prêcheur, situé un peu en dehors du bourg, la cendre cesse. Tout est calme comme à l'ordinaire, Pourtant au-dessus du morne dit "Coffre à mort", on voit d'inquiétants nuages noirs. Plus loin, on découvre la Montagne Pelée dans toute sa menaçante beauté : d'énormes et sombres solonnes montent du sommet, et se tordent sous la poussée de nouvelles colonnes. Toute cette masse arrivée à une certaine hauteur prend la direction du Nord, du Prêcheur par conséquent. Le vent pousse les cendres dans cette direction, les faisant passer par-dessus le village de Saint-Philomène. Ce jour-là encore, Saint-Pierre n'avait rien eu. Nous le sûmes par notre Oncle que nous rencontrâmes; il nous engagea à regagner mos pénates au plus tôt. Le résultat de cette promenade fut de me terrifier complètement : terreur d'autant plus justifiée qu'on nous apprit à notre retour qu'au Prêcheur on avait entendu le bruit de la Montagne, bruit rappelant celui que feraient 5 ou 6 chevaux galopant sur le plancher de la chambre voisine. Le 3 mai au matin, lorsque mon mari alla ouvrir sa fenêtre, le nuage de cendre, autour de la maison, était si noir, si épais, que, comme il tenait sa bougie à la main, il voyait son ombre projetée sur la cendre, comme sur un écran. Vite il donna l'alarme. En un moment, toute la famille fut levée, et la résolution de quitter "Grand Case" fut prise aussitôt; l'ordre fut donné d'atteler les voitures et d'allumer les fanaux, car il était impossible de rien distinguer. Je redoutais ce voyage. La route entre "Grand Case" et Saint Pierre est, par endroits, taillée dans une falaise et bordée d'un côté par le morne, de l'autre par un précipice surplombant la mer. Dans les circonstances actuelles nous pouvions tout craindre. En costume d'intérieur, des rubans de mousseline protégeant nos yeux, des serviettes mouillées devant notre bouche, voilà comment nous nous sommes enfuis de chez nous. Cette fois, sur le parcours et jusque chez nous, la cendre était tombée. Mon Dieu ! Quel voyage ! J'étais dans des transes mortelles durant tout le trajet. Mon crucifix à la main, je priais, attendant la mort à chaque instant. Enfin ! Nous voilà à Saint Pierre. La ville est animée, mais pas trop inquiète. les toits des maisons étaient gris encore, mais les pompiers avaient reçu l'ordre d'arroser les rues, et les négresses en passant leur criaient : "Allez donc éteindre la Montagne Palée avec vos pompes !". Je retrouvai les miens sans inquiétude, et j'eus en arrivant une crise de larmes en les embrassant. Le soir, à la Cathédrale, il se passa un incident qui donne une idée de l'état des esprits ce jour-là : tout le monde était réuni à l'église pour la cérémonie du Mois de Marie, lorsqu'un ou deux messieurs - voyant le ciel s'obscurcir et craigant la pluie de cendres, vinrent chercher leurs femmes et leurs enfants. ce mouvement de sortie au milieu de la prédication fut remarqué; les autres personnes s'effrayèrent. Un banc tomba. En entendant ce bruit, sans chercher d'où il parvenait, la masse des fidèles courut vers l'autel, criant : "Nous allons mourir !" Une demoiselle s'évanouit (Mme S.A.); enfin les pr6etres parvinrent, non sans peine, à calmer cette multitude affolée. Le lendemain 4 mai, mon mari retourna avec son père à la "Grand Case". Ils retrouvèrent l'habitation dans le même état, toujours recouverte de son épais linceul gris. Les boeufs, les moutons, poussés par la faim et aussi par l'instinct, soufflaient sur l'herbe avant de la manger, mais les pauvres bêtes mouraient de soif. Quant aux arbres, ils menaçaient de se briser sous le poids des cendres. En ville, la matinée s'était passée tranquillement avec une petite pluie de cendres de temps en temps. A la sortie de la messe, en s'abordant on se demandait : "Avez-vous peur ?" Et les plus braves riaient des effrayés. Le soir, la Rivière Blanche déborda. ce débordement insolite sans aucune pluie, en pleine belle saison, étonna tout le monde. En peu de temps, la rivière grossit de telle sorte que l'Usine Guérin fut menacée. Le lundi 5 mai, toutes les communications par terre avec les communes du nord se trouvèrent interrompues. La rivière avait accumulée sur le pont de pierre qui la traverse d'énormes quartiers de roches. Mr. Guérin, père, Mr. Eugène Guérin et sa femme, étaient à l'usine; mais, craignant l'innondation, ils avaient commandé à leur yacht de se tenir sous pression. J'ai eu la chance, triste chance, de voir la Rivière Blanche ce jour-là. Une grande désolation planait sur la nature. Les jolies maisons du Fonds-Coré d'ordinaire si gaies, si pleines de vie, étaient toutes abandonnées. Devant quelques-unes, on voyait encore des charrettes dans lesquelles les retardataires entassaient à la hâte meubles et matelas. A mesure qu'on avançait, la cendre épaisse nous tombait au visage, nous étouffait à moitié. Partout, les mornes, les plaines, le ciel, la mer, avaient cette teinte grise, monotone, donnant l'impression du paysage polaire. Au loin, on entendait le grondement continu de la rivière. Devant l'Usine Guérin, il fallut prendre un chemin de traverse, car à cet endroit on s'enlisait dans la boue. Enfin ! voici la rivière ! Quel spectacle ! Ce n'est plus de l'eau, c'est une boue épaisse, pâteuse, noire, qui ne coule pas, mais qui glisse, emportant comme des fêtus de paille, des roches gigantesques. Les fleuves de l'enfer doivent ressembler à cela. Nous ne pouvons longtemps supporter cette vue et nous en retournons, laissant sur la berge de nombreux curieux. A peine rendus en ville, vers midi et demi, nous entendons des cris perçants : "La mer monte ! La mer monte !" Des femmes du peuple échevelées s'enfuient, en pleurant. En un moment l'alarme est donnée, tout le monde sort dans la rue; on s'interroge : que faire ? "Attendez, disent les hommes, il faut savoir au moins si la nouvelle n'est pas fausse." Ils courent à la batterie d'Esnotz; de là on voit toute la rade. Une minute après, ils reviennent la figure bouleversée. "Je ne sais pas au juste ce qui se passe, dit l'un d'eux, mais il y a sûrement un mouvement anormal dans la mer; deux fois le yacht de la Compagnie Girard a été mis à sec; deux fois l'eau est revenue, des embarcations sont là la côte." Alors la terreur est à son comble. Les uns veulent partir sur les hauteurs, les autres disent que, si la mer monte réellement, on sera aussi peu en sûreté là qu'en ville. Faut-il fuir ? Faut-il rester ? Et pendant ce temps des gens courent dans toutes les directions; une ou deux voitures passent, montant au grand galop au Morne Rouge. Quelles angoisses ! Tout à coup, comme un éclair, la nouvelle traverse la ville : la lave vient d'emporter l'Usine Guérin ! Alors on courut regarder la mer. La nouvelle n'était que trop vraie. Au loin, dans la pointe où l'on distinguait autrefois les toits de l'usine, tout avait disparu. Seule la cheminée, comme le mât d'un navire qui sombre, se dressait sur le fond de fumée blanche qui suivait le cours de la rivière. L'un après l'autre, les détails nous arrivent. Un jeune homme de notre connaissance raconte qu'il passait en canot devant l'Usine Guérin, lorsque tout à coup il vit le flanc de la montagne s'ouvrir et donner passage à un fleuve de boue enflammée. Il sauta hors du canot, regagne le rivage, en criant à ses compagnons : Fuyez au plus vite ! Les malheureux ne comprirent pas, et pendant cette minute décisive leur canot fut culbuté par le flot de boue. La terrible avalanche en moins d'une seconde était arrivée de la montagne à la mer, après avoir recouvert complètement l'Usine Guérin. Mr. Eugène Guérin fils et sa femme, qui essayaient de regagner en courant leur yacht, n'eurent pas le temps d'y arriver; et leur père, qui s'était enfui du côté de Fonds-Coré, au lieu de s'en aller vers la mer, ne dut sa vie qu'à cette circonstance. Cent cinquante personnes, parmi lesquelles de nombreux curieux, trouvèrent la mort dans cette catastrophe, les uns ensevelis sous la lave brûlante, les autres noyés par le mouvement extraordinaire de la mer qui avait fait croire que la ville de Saint Pierre allait être submergée. [A dire vrai, il n'y eut jamais de lave à la Martinique; ce sont des amas effroyables de boues volcaniques déversées par la vallée de la Rivière Blanche qui ensevelirent l'Usine Guérin. Mais les Martiniquais, ne connaissant encore rien à ces phénomènes volcaniques et hantés par l'image du Vésuve, ont cru se trouver le 5 mai en présence d'une coulée de lave.] Les deux yachts de l'usine à cent mètres du rivage furent renversés et engloutis. L'émoi était à son comble. Quelques familles partirent pour Sainte Lucie, d'autres cherchèrent refuge dans les hauteurs avoisinantes : Morne d'Orange, Quartier Monsieur, Trouvaillant. Alors on rassura la population épouvantée. La commission scientifique, nommée par le gouverneur, déclara que le plus mauvais moment était passé, que la lave s'étant frayé une voie, le danger se trouvait conjuré. Un des membres de la commission assura que Saint Pierre se trouvait désormais aussi en sûreté par rapport à la Montagne Pelée que Naple par rapport au Vésuve. Malgré tous ces beaux discours, beaucoup avaient encore peur, et ce fut avec terreur que l'on vit arriver la nuit, car pour ajouter à nos appréhensions, la ville entière se trouva plongée dans les ténèbres, la lumière électrique n'ayant pu s'allumer à cause des troubles électriques provenant do volcan. [Explication peut-être simpliste d'un phénomène inexpliqué, l'assertion de troubles atmosphériques causés par le volcan, a été pourtant reprise par tous les journeaux de la colonie relatant l'éruption]. Vers minuit, des gens portant des fanaux parcourent les rues en criant : "La rivière du Fort déborde, sauvez-vous !" Nouvelle alerte. La Roxelane coulait en pleine ville. Les personnes qui habitaient ces quartiers déménagèrent. Cette fois, la nouvelle était fausse, et ceux qui l'avaient répandue étaient probablement de mauvais plaisants. Le mardi 6 mai, les journeaux firent paraître les opinions rassurantes des membres de la Commission Scientifique, et beaucoup de familles qui étaient décidées à quitter la Martinique se rassurèrent croyant effectivement que tout danger était écarté. Pourtant l'énorme panache de fumée qui obscurcissait le sommet de la montagne était plus sombre que jamais; et jour et nuit - comme une voix menaçante - on entendait les détonations sourdes du volcan. Ce jour-là, il se passa un fait tout intime, sans importance il est vrai, mais qui me fit une impression profonde. je me mourais de frayeur, et mon jeune frère, plus rassuré que moi, riait de mes craintes qu'il trouvait exagérées. Sur le piano couvert de cendre, il écrivit avec son doigt les mots prophétiques du festin de Balthazar : "Mane, Thecel, Phares" que je n'osais pourtant pas effacer. Riant de mon mécontentement, il me dit : "Tu n'as pas besoin d'avoir si peur, tu ne mourras pas pour cela". Hélàs, le pauvre enfant ne se doutait pas qu'il prononçait son propre arrêt de mort et celui de toute une ville ! Dans l'après-midi, notre famille se décida à quitter Saint Pierre dans la crainte qu'un tremblement de terre et aussi pour échapper aux paniques de la ville. Nous partîmes pour l'habitation Beauregard que l'on avait gracieusement mise à la disposition de mon Oncle. Dans cette grande maison en bois, à deux kilomètre au sud de Saint Pierre, nous pouvions nous croire relativement en sûreté. Je dis "relativement", car de là-haut on entendait d'une manière plus distincte les grondements de la montagne. C'était un bruit incessant et monotone semblable, par moments, à celui d'une énorme chaudière en ébullition. Malgré cela, l'idée que nous pouvions être hors de danger et le plaisir d'être tous réunis nous firent passer une assez bonne nuit. Le mercredi 7 mai, on nous apprit que la Rivière des Pères - qui sépare Saint Pierre du Fonds-Coré - et la Roxane qui coule en pleine ville avaient toutes deux débordé. Cette fois, la nouvelle n'était, malheureusement, que trop vraie. Non seulement les deux rivières avaient grossi d'une façon extraordinaire, mais encore à 50 mètres du rivage, la rivière des Pères au lieu de couler dans la mer, avait creusé un trou énorme, un véritable abîme, dans lequel toute la masse liquide allait s'engouffrer. Ces débordements ne causèrent pourtant aucun dégât sérieux. Quelques excursionistes, ce jour-là, eurent le courage d'arriver assez près du cratère. Ils racontèrent que le Morne La Croix, petit mamelon qui formait le point culminant de la montagne était miné par la base et que sa chute possible pouvait occasionner un fort tremblement de terre. Malgré cela, ils étaient si peu effrayés qu'ils décidèrent pour le lendemain même une nouvelle excursion. Plus tard, on nous apprit que deux membres de la Commission Scientifique avaient déclaré au Gouverneur, Monsieur MOUTTET, qu'ils trouvaient que la ville de Saint Pierre courait un grand danger; les autres membres étant de l'avis contraire, Monsieur MOUTTET se rangea du côté de la majorité. Il ordonne de rassurer les esprits inquiets et, pour donner l'exemple, se rendit à Saint Pierre avec sa femme. Cet aveugle optimisme était d'ailleurs partagé par une grande partie de la population qui croyait que l'éruption, après la catastrophe de l'Usine Guérin, devait passer désormais par une phase décroissante. Dans la même journée, vers deux heures de l'après-midi, on entendit à Beauregard une véritable cannonade qui semblait venir non de la Montagne Pelée, mais du Sud. Nous croyions d'abord à une salve d'artillerie à Fort de France, mais le bruit semblait se déplacer. On s'imagina que deux bâtiments vénézuéliens se battaient à peu de distance de la côte. Puis, au bout de deux heures d'indécision on finit par reconnaître que ces prétendus coups de canon venaient du volcan. Couvert d'un voile impénétrable de fumée, éclairé de lueurs intermittentes, il grondait et rugissait comme une bête qui va s'élancer sur sa proie. Dans la nuit, un orage épouvantable se déclencha, pas une goutte de pluie, mais pendant 2 heures des éclairs et du tonnerre sans discontinuer. Naturellement, personne ne put fermer l'oeil. [Ce prétendu orage sans pluie n'était autre qu'une nouvelle éruption, mais nous le comprîmes qu'après] Jeudi 8 mai ! Jour de l'Ascension ! On se réveilla tard car nous étions fatigués de notre nuit blanche; plusieurs même étaient encore au lit, lorsqu'une détonation terrible se fit entendre. Du dehors, les enfants crient : "La montagne vient sur nous !" Nous sortons tous. Oh ! Terreur ! Oh ! Epouvante ! Jamais plume ne dépeindra scène si grandiose, si terrifiante. Il semble que du volcan entr'ouvert s'échappe avec la rapidité de l'éclair une masse énorme, fumante, épaisse, noire, cependant sillonnée d'éclairs. En un clin d'oeil, elle se précipite sur la ville, la couvre, l'étouffe, l'embrase, roule sur la mer, puis se dilatant en tous les sens, grandit comme une montagne de cendre et de feu, dont la base est à terre et dont la cime touche le ciel. Nous sommes une vingtaine de personnes, hommes, femmes, tout petits enfants. Tout le monde fuit à travers les champs de cannes, affolés, terrifiés, aveuglés par la cendre. L'avalanche infernale nous poursuit, s'éployant comme un manteau prêt à nous envelopper. Tout à coup, mon mari se retourne : "Où est mon père, où est ma mère ? ... Ils sont restés dans la maison. Il faut que j'aille les chercher." Alors je m'accroche à lui, le suppliant de ne pas m'abandonner. mais d'un bond il fuit, me criant dans l'éloignement ; "Ne me suis pas !" L'affreux moment ! ... Tous les autres étaient déjà si loin que je ne les voyais plus. Seule ma mère m'attendait et pleurait : "Viens vite, ne reste pas là !" - "Je cours mieux que toi, lui répondis-je, va devant, je te rejoindrai." Alors je restai seule à gémir sur la terre, mourant de peur, n'osant plus regarder et pourtant fascinée par cette masse sombre, toute sillonnée d'éclairs qui courait vers nous avec un fracas assourdissant. Enfin ! voilà mon mari qui ramène sa mère et son pauvre père aveugle ! Nous soutenant l'un contre l'autre, nous fuyons tous les quatre, franchissant les mornes, courant à travers champs. de tous côtés, des milliers de détonations éclatent, des incendies s'allument partout. Pourquoi fuir ? Nous sommes perdus... Un miracle seul pourrait nous sauver ! Las, épuisés, nous nous agenouillons pour prier et attendre la mort. Tout à coup une rafale terrible venant du Sud arrête et repousse la montagne de mort suspendue sur nos têtes. Nous recommençons à courir, une pluie de pierres, de boue tiède et fétide, tombe sur nous. Les rafales se succèdent. haletants, livides, les vêtements et la figure noircis par la boue et la cendre, les pieds déchirés, nous nous arrêtons dans la première maison que nous rencontrons. Nous y retrouvons tous les nôtres et d'autres malheureux dans le même état de terreur que nous. On s'empresse autour de nous, on nous soigne. Deux d'entre nous s'évanouissent. Le danger n'est pas conguré. la cendre tombe épaisse; nous essayons de voir la ville de la terrasse de la maison. Où est Saint Pierre ? Une fumée opaque recouvre la malheureuse cité de son voile noir et impénétrable, d'où jaillissent par intervalles des milliers de flammes. Nous devinons que l'oeuvre de destruction est accomplie. Sur la cité, la main de Dieu s'est appesantie. Ce n'est plus la ville riante étalant au soleil ses maisons en amphithéatre, c'est Sodome, c'est Gomorrhe qui se consume sous nos yeux !...Où sont-ils, ceux que nous y avons laissés ? ... Nos parents, nos amis, tous ces êtres chers auxquels nous tenons par toutes les fibres de notre coeur ! Notre désolation est infinie ! L'horizon est en feu. L'incendie gagne; il nous faut fuir encore. Nous courons à la plantation située à l'entrée du Carbet. Là encore on n'est point en sécurité, car la mer peut monter. On décide d'aller jusqu'à l'habitation Lajus. Cette maison est abandonnée, mais les propriétaires nous font dire de venir les rejoindre dans les hauteurs. la montée est difficile, pénible, c'est la suite de notre Calvaire ! Nous trouvons cent cinquante personnes de toutes conditions réfugiées dans une vaste étable. Enfin ! On peut s'arrêter. Il est trois heures et depuis huit heures du matin, nous avons quitté Beauregard. Nous nous jetons épuisé sur la paille, mourant de fatigue, la gorge en feu. Le curé du carbet arrive. On lui demande l'absolution in extremis, car aucun de nous ne sait le sort qui lui est réservé. Tout le monde s'agenouille et, sur les têtes courbées, descendent les paroles sacramentelles. Brisés par ces émotions, nous nous étendons de nouveau par terre. Vers cinq heures, des coups de sifflet nous font sortir de notre torpeur, c'est peut-être le salut ! Tout le monde court au rivage, avec quelle peine. Dieu seul le sait, car la pente est raide, difficile et nos pieds meurtris peuvent à peine nous porter. Nous arrivons pour voir le Croiseur Suchet qui s'éloigne dans la direction de Fort de France. Allons-nous donc mourir ici ? Mais non, d'autres bateaux paraissent, ils aperçoivent nos signaux. Les embarcations arrivent. Elles sont prises d'assaut. Chargées, à moitié remplies d'eau, n'ayant qu'un seul rameur, elles menacent de couler, et les bateaux ont si peur de l'incendie qu'ils sont mouillés bien au alrge !... Pas une angoisse ne nous sera donc épargnée !... Enfin on nous hisse à bord. Il est près de sept heures. le bateau part pour Fort de France. La nuit est venue, lugubre, d'un noir intense; dans l'éloignement, comme dans une vision du Dante, une lueur rouge et sinistre s'élève de ce qui fut Saint Pierre. Ainsi c'est donc fini. Des flammes, de la cendre, des débris fumants, voilà tout ce qui reste de la ville que nous aimions. Au large quelques navires brûlent encore. Du volcan drapé de ténèbres, s'élancent parfois des éclairs qui illuminent toute cette scène. Quelle sublime horreur ! Nous nous éloignos. Peu à peu disparaît à nos yeux cette vision, ce cauchemar. Nous débarquons à Fort de France. Une foule synpathique nous accueille émue de notre aspect lamentable. nous sommes comblés de soins et de prévenance par les amis qui nous recoivent. Mais je termine ce long et pénible récit. A quoi bon essayer de dépeindre ce qui ne se dépeint pas : dispersion d'une famille étroitement unie, dénuement complet, appréhension mortelle de l'avenir, adieux déchirants, départs pour l'inconnu... Tout un passé anéanti dans l'espace d'une minute !... Il ne nous reste plus qu'à fuir pour toujours l'île maudite. Non ! Non ! Je ne t'appelerai pas ainsi, Martinique, mon pays, ma patrie, où dorment à jamais ensevelis avec nos morts bien-aimés nos plus chers souvenirs ! Je ne verrai plus qu'en rêve la maison dont, il y a à peine un an, jeune mariée, heureuse, je franchissais le seuil ! J'écris ces lignes de la Trinidad, où nous avons cherché refuge, ma mère, mon mari, ma soeur et moi. Que Dieu benisse cette île hospitalière ! Si quelque chose pouvait adoucir nos souffrances, ce serait l'accueil sympathique, généreux, spontané, fait aux malheureux réfugiés de la Martinique. Quelque-uns de nos parents restés à la Martinique nous décrivent que l'éruption continue toujours. Mon Dieu ! Nous avons déjà perdu cinquante-sept membres de notre famille dans la catastrophe du 8 mai. Protégez ceux qui nous restent et qui sont encore en danger. **************************************** Quelques photos de Saint Pierre prises du site www.saint-pierre-20002.org
Si vous voulez en savoir plus sur l'éruption de la Montagne Pelée, il existe quelques sites internet à visiter : http://www.multimania.com/sp1902/index.html http://www.saint-pierre-2002.org/ http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/chrono/1902_pelee.html
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