L'habitation de la Joséphine (Matouba)

 

Dans le livre d'Elodie JOURDAIN "Le Sablier Renversé", elle appèlle La Joséphine "Le Vert Paradis des Amours Enfantins".   Elle dit ceci : 

"La propriété des LE DENTU se trouve dans la partie la plus boisée et peut-être la plus agréable de la Guadeloupe : à 600 mètres d'altitude.  Elle jouit d'un climat qui, pour être très humide, n'en demeure pas moins délicieux, le thermomètre ne dépassant jamais 26 ou 27 degrés à l'ombre et descendant quelque fois la nuit, en décembre ou janvier, jusqu'à 12 degrés.  Pour y atteindre, la route venant de Basse-Terre grimpe entre les mornes pendant sept bons kilomètres, bordée, à droite et à gauche, par des habitations "caféières" pour la plupart, c'est-à-dire nécessitant l'abri de grands arbres tels que l'acajou, elle est donc encadrée par une splendide végétation.  Il peut sembler étrange de parler ici de l'influence de l'altitude, pourtant tous ceux qui connaissent les Antilles savent qu'une différence de niveau de quatre à cinq cents mètres entraîne déjà un changement considérable de végétation.  On s'en rend bien compte en allant de Basse-Terre au Matouba.  Quand commencent à paraître les parasols de dentelle des fougères arborescentes, on sent bien qu'on entre dans le royaume de la fraîcheur et de l'humidité.  Les vallées deviennent d'ailleurs de plus en plus profondes et, sur certains ponts, on a l'impression de plonger dans de vrais gouffres de verdure.

Toujours selon Elodie JOURDAIN : "La maison elle-même n'avait rien de particulièrement gracieux.  Bâtie sur le type colonial assez bas et trapu qui offre le moins de prise aux cyclones, elle comportait huit pièces au rez-de-chaussée et deux petites chambres mansardées sous le toit.  Suffisante pour une famille ordinaire, elle ne pouvait bien entendu contenir la tribu réunie aux vacances et l'hospitalité de notre Oncle eût été bien plus restreinte, s'il n'avait eu l'idée de transformer en dortoirs pour les jeunes les boucans ou séchoirs à café; à ce moment, en effet, les grands hangars n'étaient pas encore remplis de sacs ou de blonds monticules de café et l'on pouvait y aligner, non pas des lits, il n'y en aurait pas eu assez, mais des paillasses de maïs sur lesquelles on mettait des matelas, divans rustiques, ma foi, fort confortables.  Il y avait donc le boucan des garçons et le boucan des filles; mais généralement tonton Noche et tante Henriette abandonnaient leur chambre à un hôte d'âge ou de marque et venaient présider l'une notre dortoir, l'autre celui des jeunes gens.  Pour armoire, nous n'avions chacune que notre "panier caraïbe" et une unique glace reflétait successivement le visage des coquettes en train de se coiffer ou de se poudrer.  A cette époque aucun fard ne réhaussait le teint des dames "comme il faut" et même nos cousines, Adèle et Eugénie MARRY (invitées elles aussi à la Joséphine, chaque année à partir de 1905), les plus attachées d'entre nous aux soins de leur personne et de leur toilette, n'auraient imaginé de se mettre du rouge aux lèvres et du rose aux joues.  Cette installation rudimentaire valait mieux certes que tous les campings modernes et nous avions bien l'impression d'être en plein air quand, tous les larges vantaux ouverts, nous nous réveillions au milieu des fleurs, le grand boucan, ou boucan des dames, étant bâti dans un coin du jardin.

Car si la maison n'était pas précisément belle, on peut dire qu'elle était joliment encadrée.  le chemin pavé qui y conduisait était sur deux ou trois kilomètres bordé de caféiers, mais aussi de palmiers et de sveltes fougères.  Il contournait la haute clôture d'un petit parc, longeait les bâtiments du moulin et du boucan des Messieurs et débouchait dans une cour rectangulaire bordée à droite et à gauche de beaux cycas et d'une charmille de pommiers roses (lesquels n'ont rien à voir avec les pommiers d'Europe; ce sont des myrtacées).  A gauche de la maison, surélevée de quelques marches, et au même niveau qu'elle, s'étendait la large terrasse carrelée qui servait au séchage du café dans la journée, mais que le soir livrait à nos jeux et à nos causeries sous les étoiles ou au clair de lune.  A droite, la verdure de quelques arbres dissimulait assez bien les communs.  Par derrière enfin et sur toute la longueur de la maison et des communs, on trouvait la clôture du jardin toute ruisselante de roses blanches.  C'était sur ce jardin et sur ce parc que les créateurs de la propriété avaient, dans la mesure de leurs moyens, donné libre cours à leur goût de la décoration végétale.

Le sentiment qui les avait guidé était très touchant car il dénotait l'amour de la grande patrie française; c'était surtout des espèces européennes qu'ils avaient voulu acclimater : des pins, deux beaux thuyas, un chêne, voisinaient avec des arbres purement tropicaux et, dans un coin abrité, un pêcher que malheureusement nul ne taillait, montrait au mois d'août ses adorables fruits veloutés, si ravissants et si roses, qu'ils n'arrivaient jamais à maturité, les enfants étant toujours trop avides de manger ces fruits d'Europe que la Joséphine était sans doute seule à posséder.  Les fraises avaient plus de chance (si c'en est une que de n'être pas mangées avant l'heure) il y en avait tant que nous ne pouvions pas les absorber toutes avant leur maturité.  A ce côté de ces raretés, que de savoureux fruits tropicaux !  rares eux aussi d'ailleurs car la sélection avait décidément joué un grand rôle dans la création de ce jardin à la fois verger et potager.

Du plateau où s'étendait la maison avec ses dépendances, il rejoignait par quatre plan successifs les cultures qui dévalaient tout autour vers d'autres propriétés.  De la terrasse supérieure, on découvrait au-delà du déferlement de la verdure, l'étendue sans fin de la mer Caraïbe qui, à cette distance, semblait immobile.  Ces terrasses étaient coupées d'allées bordées de magnifiques azalées de pleine terre et l'on apercevait, en contrebas, un enclos particulièrement fleuri, au centre duquel surgissait une très grande croix de fer forgé qu'enlaçait un rosier blanc.  Les hautes grilles de fer disparaissaient aussi sous les roses. C'était là le cimetière de famille, là que dormaient les parents et grands parents de notre Oncle et parmi eux, sa première femme, Tante Lily, la soeur de Maman.  J'eus une émotion si douce en découvrant ce cimetière et cette tombe que je fis jurer à Maurice, futur maître probable de la propriété, de me réserver une place dans ce jardin secret où les morts semblaient devoir jouir encore sensuellement des parfums répandus par ces milliers de roses et de fleurs de jasmin.  Il jura; mais, bien loin maintenant de la Guadeloupe et n'ayant plus sur la Joséphine le moindre droit, il a certainement oublié sa promesse d'enfant, alors que jusqu'à présent l'image de ce cimetière solitaire me hante comme celle d'un bien qui m'aura été refusé.  En 1902, mes onze ans passaient vite du "sévère au plaisant" et plus encore que le futur lieu de ma sépulture, je goûtais les beautés des rivières guadeloupéennes.  On m'apprit que le nom caraïbe du pays signifiait l'île aux belles eaux" et j'en approuvai toute la justesse.  Moins déboisée que la Martinique, la Guadeloupe a conservé dans leur intégrité les clairs torrents venus du massif montagneux qui fait au pays comme une épine dorsale.  Ils gagnent l'Océan plus ou moins rapidement, suivant la nature du terrain, quelques-uns sautant par bonds en d'éblouissantes cascades.

Le Saut d'eau
Les amateurs de bains et de parties de rivières ont eu vite fait de repérer les bassins naturels et les ont baptisés de noms qui ont été consacrés par l'usage; cependant, avec les débordements de l'hivernage qui changent parfois le lit des rivières, il peut s'en créer d'autres qui donnent à quelqu'un le paisir de la découverte; c'est ainsi qu'en 1902, les LE DENTU pouvaient faire à leurs invités les honneurs du 'Bassin Guy" inauguré par le fiancé de Clo, Guy DE MEYNARD.  On accède à ces bassins de rivière uniquement par les sentiers que fraient les baigneurs et la végétation est toujours prête à reprendre ses droits; contre les lianes qui d'un arbre à l'autre entrelacent leurs rameaux, il est bon de se munir d'un coutelas, mais jamais par exemple, on n'aura à redouter la détente du ressort bandé que constitue le serpent et c'est là encore un des charmes de la Guadeloupe : les bois y sont sans danger.  Nous le savions bien, Maurice et moi, qui jouions volontiers le rôle d'éclaireurs, quand toute la bande joséphinoise allait au bain et c'était souvent, car il n'y avait pas de piscine sur la propriété, bien que l'eau y fût assez abondante pour faire marcher le moulin; sans doute Monsieur Charles LE DENTU avait-il jugé que rien ne valait les piscines naturelles qu'offraient la Rivière Rouge et la Rivière Noire : les bassins de Bourgerel, Marie-Louise, Guy et le plus beau de tous, le "Saut d'eau" où, à côté d'une splendide cascade, s'arrondissait, sous une voûte de noir basalte, un merveilleux bassin bleu.

Pour celui-là, cependant, l'interdiction était formelle; un tourbillon invisible attirait au fond et ne rejetait que noyé le baigneur imprudent qui s'y risquait.  L'exemple sans cesse cité dans la famille, de Georges DORMOY qui avait, par miracle, échappé à l'étreinte de l'ondine, retenait les plus hardis et l'on se contentait de se baigner dans l'inoffensif courant qui, après le bassin, poursuivait sa route vers la mer..

Le bain occupait presque toute la matinée, (quand il n'empiétait pas sur l'après-midi, à la faveur d'un déjeuner pris dans l'eau suivant nos costumes créoles); après le déjeuner, c'est dans le parc qu'on se réunissait; là les enfants retrouvaient leurs jeux : balançoire, agrès de gymnastique ou tout ce que peut créer leur imagination.  Celle de Maurice et la mienne se complétaient heureusement et jamais entente plus parfaite n'a régné entre cousins.

Quelquefois, juchés dans l'énorme manguier aux branches basses qui supportaient cinq ou six hamacs, nous écoutions les conversations des jeunes gens et des "grandes personnes".  Leur sieste ne comportait guère de vrai sommeil et d'un hamac à l'autre, s'échangeaient mille taquineries ou plaisanteries dont nous faisions notre profit, découvrant peu à peu de secrètes ententes, parfois des dépits, faisant en un mot l'apprentissage de la vie.  Vers trois ou quatre heures, quelqu'un donnait le signal de départ, les dames et jeunes filles allaient s'habiller, c'est-à-dire échanger contre des vêtements pris à la taille et soutenus par un corset, les flottantes "gaulles" que, depuis le matin au réveil, elles avaient  conservées; un rapide goûter nous réunissait tous, après quoi, par équipes, on jouait à un jeu quelconque, boules, tennis, croquet, à moins q'une visite à faire ou à recevoir ne vînt nous occuper.  J'avoue à ma honte que je ne goûtais guère ces échanges de politesse.  Pour dresser aux bonnes manières la sauvageonne que j'étais, on ne manquait pas de m'envoyer jouer avec les petites filles et je ne savais comment les aborder.  Leur timidité me paralysait, ou leur papotage m'exaspérait, et j'ai souvenance d'avoir entraîné Maurice qui lui, ne s'embarrassait pas de ces difficultés, à fuir la maison quand on annonçait brusquement l'arrivée de telle ou telle famille voisine.  Tonton Noche m'expliqua combien il tenait à ce que son fils fût poli vis-à-vis de ses amis et me fit honte de ma sauvagerie; désormais je pris sur moi, pour m'en défaire, et plus tard je lui sus gré de la leçon.  D'ailleurs, j'avais l'occasion de me rattraper en amabilité quand il s'agissait de parties de rivière ou d'excursions en compagnie d'autres personnes; nageant et grimpant mieux que la plupart de mes contemporaines, j'étais très fière de les aider, comme l'aurait fait un garçon, à remonter un courant un peu rapide, où à escalader un rocher glissant.  Cette dernière occasion ne nous était guère fournie qu'à la Soufrière.  Cette jolie montagne qui, vue de la Joséphine, semble dresser vers le ciel, comme une poitrine féminine, son double sommet, est le but traditionnel, et même quasi unique, de tous les amateurs d'ascension; là seulement, en effet, un sentier vaguement tracé permet d'atteindre le sommet; mais bien souvent, il faut se hisser à l'aide des mains et, à cette époque, on avait, pour plus de commodité, adopté pour l'excursion, le costume de bain.  Il ne s'agissait pas alors de maillot, et le pantalon bouffant aux genoux que recouvrait à demi la longue blouse retenue a la taille, constituait vraiment la tenue idéale pour ce genre de sport.

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